Le quartier textile du Sentier est-il vraiment mort ?

Il était un célèbre quartier textile parisien, nommé le Sentier. Déjà au 18ème siècle la Compagnie française des Indes y installait son siège. Avec lui, la réputation de centre de la mode du Sentier était née. Tout roule jusque dans les années 2000 mais le Sentier subit de plein fouet la concurrence chinoise. Grandeur et décadence d’un quartier historique, pas tout à fait disparu.

« Rue du Sentier, n°5, dit monsieur de Fontaine en cherchant à se rappeler parmi tous les renseignements qu’il avait obtenus lui qui pouvait concerner le jeune inconnu. Que diable cela signifie-t-il. Messieurs Palma, Werbrust et compagnie dont le principal commerce est celui des mousselines, calicots et toiles peintes en gros demeurent là. » Honoré de Balzac fait référence, à plusieurs reprises, dans son oeuvre, au quartier textile du Sentier. Il s’agit ici de Maximilien de Longueville vendant du tissu dans Emile de Fontaine. Nous sommes au 19ème siècle.

Mais, tout débute un siècle auparavant, au 18ème, dans le Sentier. La Compagnie française des Indes, entreprise coloniale qui importait des indiennes, ces toiles de coton légères imprimées ou peintes, installe son siège dans le quartier parisien du Sentier. Cela entraîne ainsi d’autres commerçants textile à s’y installer. Et le phénomène s’amplifie à tel point que le Sentier se fait une solide réputation de centre de la mode. Qui plus est, made in France.

Place mondiale du prêt-à-porter

Le Sentier suit son chemin et se développe si bien qu’à la fin des années 1960, le secteur du textile a eu raison de tous les commerces environnants, et même des appartements ! En effet, la plupart du temps, la boutique occupe le rez-de-chaussée et l’atelier est installé directement au-dessus, dans les appartements du premier étage.

Des rouleaux de textile arrivent tous les jours dans le Sentier

Des décennies durant, le Sentier est l’une des places mondiales du prêt-à-porter. Le quartier atteint son apogée en termes d’activités textile dans les années 80. Plusieurs confectionneurs et PME exploitent le principe du circuit court. Il se révèle optimal pour produire vite et ainsi répondre aux demandes des clients. « Le principe est de réagir au marché et d’adapter sa production à la demande dans un délai maximum d’une semaine et sans qu’il y ait besoin de commandes préalables, ni de quantités imposées », indique Nadine Vasseur, fille d’un fabricant de prêt à porter et auteure de Il était une fois le Sentier. Tout est sur place : tissus, ateliers, grossistes, distributeurs, boutiques de vêtements en gros ou au détail, fournitures, ou encore merceries et machines textile.

« Dans les années 1980-1990, le chiffre d’affaires au mètre carré était incroyable, on vendait des tonnes de fringues, les banques nous couraient après », se souvient Michel, à la tête d’une entreprise textile dans le Sentier (propos rapportés dans une interview pour Capital en 2018). On y vend des étoffes, on y conçoit des modèles, et on y fabrique des pièces. Et ce, pour le monde entier. A cette époque, le Sentier est le berceau de marques comme Kookaï, Naf Naf, Morgan, ou encore Sandro. Il semble alors avoir trouvé un modèle pérenne.

Concurrence chinoise et délocalisation à Aubervilliers

Pourtant, dans les années 2000, le déclin s’amorce. Déjà l’affaire de la cavalerie en 1997 dans le Sentier avait porté un coup dur aux textiliens et à l’attraction du quartier. L’escroquerie est complexe. Non seulement il y a eu du blanchissement d’argent fondé sur des traites fictives d’entreprise en entreprise, jamais honorées mais surtout ne reposant sur aucune prestation. Ces traites fictives permettaient aux entreprises d’obtenir des facilités de crédit auprès des banques sans rapport avec leur activité réelle. Mais aussi, certaines entreprises achetaient des marchandises sans les payer et disparaissaient le moment opportun. Il s’agissait en fait de stocks fictifs, dédommagés par les assurances car ils étaient régulièrement et étonnement incendiés…

Les textiliens du Sentier ont eu du mal à résister à la concurrence chinoise

Mais, c’est la concurrence chinoise qui les achève. En 2005, l’Union européenne supprime les quotas d’importation sur le textile chinois. Les grandes chaines partent désormais s’approvisionner en Chine. Mais, les chinois ne s’arrêtent pas là. Ils développent eux aussi leurs activités dans le Sentier comme la couture et embauchent des stylistes et des vendeurs. Ils créent ainsi leur propre circuit court. Et cela fonctionne car ils sont plus attractifs que les ex du Sentier. Ils sont moins chers, acceptent plus facilement de baisser leurs marges et font plus de volume. A la fin des années 2000, de nombreuses entreprises textile ont fermé leurs portes (la crise de 2008 est elle aussi passée par là) et se sont relocalisées à Aubervilliers.

En même temps, qui dit délocalisation en banlieue, dit aussi plus d’espace ! Et les grossistes l’ont bel et bien investi. Des centres commerciaux dédiés à la fringue de gros ouvrent. Le CIFA Fashion Business Center, ouvert en 2006 sur une surface de 40 000 m2, a été le premier du genre. A suivi l’ouverture du Fashion Center en 2015 et 55 000 m2 supplémentaires aux textiliens et… aux textiliens chinois. « Beaucoup de grossistes chinois du Sentier sont venus ici car c’est plus commode que le centre de Paris. Il y a des allées en face des showrooms, un système de « click and collect » et un site de vente en ligne, pratique pour le réassort. », renseigne Frédéric Maman, propriétaire du CIFA. Selon l’établissement public territorial Plaine Commune en 2018, la ville d’Aubervilliers rassemblerait plus de 1 600 magasins de vente de vêtements en gros.

« Silicon Sentier »

Les rues du Sentier sont-elles aujourd’hui désertes ? Pas vraiment. En quelques années, le quartier du Sentier est devenu le quartier informatique parisien. En raison de la proximité de l’ancienne place boursière du Palais Brongniart, de l’AFP et de nombreuses sociétés financières, plusieurs opérateurs ont déployé des réseaux haut débit à base de fibres optiques. Simultanément, ont ouvert d’importants centres de traitement des données. Ces centres sont destinés aux opérateurs téléphoniques, aux fournisseurs d’accès Internet et aux grandes entreprises. Entre 1997 et 2000, une cinquantaine de start-up s’installent dans le Sentier, séduites par la proximité avec ces artères de communication. De plus, le quartier dispose de nombreux locaux disponibles suite à l’arrêt ou au déménagement des anciens ateliers de confection. C’est le cas de Yahoo! ou de lastminute.fr par exemple. Dans les années 2010, le Sentier attire d’autres grandes start-up tels que Doctolib, Quonto, Back Market, ou encore Blablacar.

Boutique de vente en gros de la rue Saint-Denis dans le 2ème arrondissement parisien

Et les textiliens alors ? Il n’est pas sans remarquer qu’ils se font plus rares. Néanmoins, le Sentier fonctionnait relativement bien dans les années 2010 grâce à l’installation de deux marques à succès : Sandro et Maje. Les deux soeurs fondatrices des deux marques avaient d’ailleurs appris le métier dans le Sentier. Au savoir-faire du Sentier, elles ont également trouvé un soutien industriel d’importants investisseurs, parmi lesquels Bernard Arnault. Evelyne Chetrite, fondatrice de Sandro, s’est depuis installée boulevard Haussmann. Tandis que sa soeur cadette Judith Milgrom, fondatrice de Maje, a déménagé ses quartiers au coin de la rue Saint-Honoré, dans les anciens magasins du Louvre.

D’autres sont restés dans le Sentier. C’est le cas de l’Atelier Boivin, spécialisé depuis 100 ans dans la confection de cravates et de noeuds papillon en soie (l’atelier s’est diversifié depuis). Philippe Lalanne nous explique : « Le secret de notre longévité dans le Sentier, c’est que nous sommes d’abord sur une niche. Ensuite, on portait beaucoup de cravates dans les années 2000. Donc on a moins été impactés à l’époque quand tous les ateliers ont fermé. Mais surtout, nous avons un savoir-faire traditionnel ancestral impossible à délocaliser ».

Dans la rue Saint-Denis, c’est toujours la même effervescence. Aux côtés des hommes en costumes rejoignant leurs start-up devenues de grosses entreprises, se mêlent quelques hommes poussant des diables chargés de cartons. Les boutiques de prêt-à-porter en gros montent leur rideau de fer. Des vendeurs déballent la marchandise et installent les vêtements sur des portants pendant que d’autres négocient avec des acheteurs. Et ils sont nombreux à répéter ce balai jours après jours. Un peu comme si le Sentier avait toujours été.

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