17 février 2021

Blanche Stagnara : « Il y a énormément de choses à faire dans la mode végane »

Blanche Stagnara crée sa marque, Numéro 6, il y a un an, après un trip à la montagne de quatre mois. Partie se ressourcer, elle rêve d’une mode à partir d’orties, de lin, ou encore de chanvre. Tout un champ de possibilités s’ouvre alors devant les yeux de cette styliste-modéliste nouvelle génération. Elle lance enfin son site le 12 septembre 2020. Sa mode sera écoresponsable et végane. Interview avec la sixième de sa fratrie.

Pourquoi créer une marque de mode végane ?

Blanche Stagnara : A un moment donné dans ma vie, je suis partie à la montagne pendant 4 mois pour me ressourcer. C’était un peu un rêve de créer ma marque ayant étudié le stylisme et le modélisme. Mais, en même temps, ça allait à l’encontre de mes valeurs parce que c’est la deuxième industrie la plus polluante. Et pendant ces 4 mois de break, je suis tombée sur un article qui parlait de tissus écoresponsables, notamment à base d’orties. Ça m’a tapé dans l’oeil. J’ai réalisé qu’il y avait énormément de choses à faire en étant plus respectueux de la planète et de l’homme ! La mode végane doit se démocratiser.

Par quoi as-tu commencé ?

J’ai fait pas mal de sourcing. Je suis allée à Première Vision, grand salon de la mode pour les professionnels, et j’ai cherché des tissus écoresponsables. J’aimais bien l’idée de vulgariser une mode végane encore peu répandue et d’explorer toutes les possibilités.

Comment as-tu choisi les matières ?

Je suis partie sur le défi du ni peau, ni laine, ni soie ! Pas de coton non plus parce qu’un tee-shirt en coton, même s’il est biologique, nécessite 2700 litres d’eau à sa production. J’ai donc choisi le tencel qui est de la cellulose d’eucalyptus, la rami qui est de l’ortie, le chanvre, le cuir d’ananas, la fausse fourrure de maïs et de chanvre, et le lin. Les fournitures sont elles-aussi entièrement écoresponsables. Les zip sont en plastique de bouteilles recyclées et les boutons en caséine de lait ou en cellulose de bois. D’ailleurs, les boutons étaient en caséine de lait avant d’être en plastique. C’est la peau qui reste au dessus quand on fait bouillir du lait. On peut en faire des boutons !

Sais-tu d’où proviennent toutes ces matières ?

Les fournisseurs sont européens. Français pour la plupart et je pense aussi au Portugal parmi les pays avec lesquels on travaille. Par contre, le cuir d’ananas vient des Philippines car on n’en fait pas en Europe. L’entreprise Pinatex est la seule à produire du cuir d’ananas.

Quand tu dis que tes fournisseurs sont pour la plupart français, sais-tu où ils récupèrent la matière ?

La traçabilité des champs est encore aujourd’hui compliquée. Je sais par exemple que le chanvre provient de Roumanie et est transformé dans une usine du sud de la France. La Roumanie est le premier pays producteur de chanvre. Il n’y en a malheureusement pas beaucoup en France parce que c’est très contrôlé. En revanche, la France est le premier producteur de lin mais nous n’avons pas d’usine pour le filer. La France tisse le lin mais il est filé ailleurs. Il y a pas mal d’étapes qui manquent en France pour travailler le tissu. En tout cas, le lin ne pose pas de problème pour sa traçabilité car il provient de champs français. Pour le tencel, il est refait en laboratoire à partir de la cellulose des arbres donc pas besoin de déforester. Il est la matière la plus écoresponsable aujourd’hui.

La France est le premier pays producteur de lin

Et les bouteilles plastiques utilisées pour les zip, sais-tu d’où elles proviennent ?

Une partie provient de la mer mais j’avoue que je ne sais pas exactement d’où provient chaque bouteille. La transparence en matière de sourcing est encore compliquée. J’ai l’avantage d’être une petite marque et d’acheter des petits métrages. Et j’ai l’impression que les petits fournisseurs sont plus humains en matière d’échange et de traçabilité.

Six looks tous les six mois et six accessoires par an. C’est ton chiffre fétiche ?

Hahaha. Il l’est justement devenu. Ma marque s’appelle Numéro 6 parce que je suis la sixième de la famille. On m’a toujours présentée comme la numéro 6. Et quand j’ai réfléchi à ma collection dans une logique écologique, je me suis dis qu’on n’avait pas besoin d’un million de vêtements. Je propose donc six looks composés chacun d’un pantalon, d’un tee-shirt et d’une veste. Largement de quoi faire pour une saison ! En sachant que tu as déjà tous tes anciens vêtements.

Comment choisis-tu la bonne matière pour le bon vêtement ?

Au départ, je dessinais et découvrais ensuite le tissu par rapport à ce que j’avais imaginé. Mais, je me suis rendue compte que je n’avais pas beaucoup de possibilités dans mes choix de matières, comme je ne prends pas de tissus mélangés au coton. Cela réduit énormément le champs des possibilités… Donc inversement, je pars des tissus qu’on m’envoie et j’imagine des pièces. De plus, chaque matière a son usage. Le chanvre par exemple est très rigide et ne peut pas devenir une robe.

Est-ce plus difficile de produire un vêtement avec de telles matières ?

Pour certaines matières, c’est vraiment plus difficile. Ma plus grande problématique a vraiment été la fausse fourrure dans la mesure où les vrais fourreurs refusent souvent de travailler de la fausse fourrure. En soi, le tissu utilisé pour la fausse fourrure est plus facile à travailler mais moins d’ateliers acceptent de l’assembler. J’ai quand même réussi à trouver un atelier en Bretagne. J’ai connu la même problématique pour le cuir d’ananas, d’autant plus qu’il est compliqué à travailler, notamment pour le teindre.

Où se fait la fabrication ?

A Paris pour les accessoires en cuir d’ananas et en Bretagne pour les autres accessoires. Les vêtements sont actuellement confectionnés en Pologne puisque je n’ai pas trouvé d’usines en France qui fait des petites quantités en qualité équivalente.

Le tencel : une des matières les plus écoresponsable aujourd’hui

Comment les as-tu trouvé et convaincu de faire du vegan ?

C’était déjà compliqué de les trouver car ils ne communiquent pas spécialement. Je suis allée à la rencontre de quelques usines en France à l’aide de bouche à oreille. Ce que j’ai trouvé ne me convenait pas pour les vêtements et un bureau parisien m’a proposé un atelier polonais. Il m’avait aussi proposé une usine à Shanghai mais c’était hors de question ! J’ai donc envoyé un prototype en Pologne et j’ai été satisfaite de leur travail. Par contre, l’atelier polonais a refusé de travailler le cuir d’ananas et la fausse fourrure.

Tes vêtements sont-ils recyclables ?

C’est une bonne question ! Le polyester déjà recyclé n’est plus recyclable. En revanche, l’ortie, le chanvre et le tencel sont recyclables. La fausse fourrure a une partie de polyester donc elle ne l’est pas. Quant aux vêtements, ils sont à 100%, c’est-à-dire qu’on ne les couple pas avec d’autres matières. Ils sont donc recyclables. Les accessoires me posent plus question… Il y a aussi la question de la teinture sur les vêtements… J’aimerais bien utiliser de la teinture végétale mais je n’en ai pas trouvé en France ou alors ils ne font que des très petits métrages et non des rouleaux de 300 mètres.

Ta définition de la mode éco-responsable ?

Faire une mode végane écoresponsable, c’est faire attention aux quantités, aux stocks inutiles et au sourcing. Selon moi, c’est aussi aller toujours plus loin sur les matières et les fournitures. Certaines marques travaillent également sur d’autres axes comme la réinsertion sociale dans les ateliers. Il y a finalement plein de façons différentes de travailler écoresponsable.

La mode végane : en plein développement. A-t-elle un bel avenir selon toi ?

Je pense, enfin j’espère ! Je me rends compte que les gens sont très curieux et réceptifs à l’idée de découvrir de nouvelles matières. J’ai une certaine confiance en la nature humaine ! Et plus ça intéresse les gens, plus les grandes marques s’adaptent. C’est-à-dire que plus les gens sont demandeurs, plus les marques vont aller vers de l’écoresponsabilité parce que ce sera tendance. Donc même s’il y a un peu de greenwashing, tant mieux si le green est tendance ! Après, il ne faut jouer seulement sur l’écologie et l’écoresponsabilité, mais aussi fashion pour reprendre les codes de ceux qui aiment la mode. Il faut parler à la fois tendance et intemporel. Et aussi écoresponsable évidemment… et un peu végane !

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